Témoignage Suite IV : Rencontre avec un grizzly

Rencontre avec un grizzly

Ma rencontre avec le cru s’est effectuée en 1983. Alors que je visitais une foire éco-bio avec des amis, j’ai entamé une discussion avec des gens qui tenaient un stand consacré à l’alimentation crue. La question alimentaire ne m’intéressait pas à l’époque: je voulais juste échanger des idées, essayer de comprendre ces « égarés », qui attisaient ma curiosité, à la limite de la compassion. Je les abordais, plutôt sûr de moi, mais eux me révélaient l’existence de l’instinct alimentaire (je n’avais pas pensé à ce truc là). Au fil de la conversation, je constatais, à mes dépens, qu’ils démolissaient avec facilité, un à un, tous mes arguments. Après une intense conversation je rejoins à nouveau mes amis. Physiquement, j’étais avec eux, mais mon esprit était ailleurs: j’étais en train de réorganiser ma pensée au sujet de l’alimentation. Vraiment intrigué, je suis ensuite retourné au stand acheter leur livre La guerre du cru.

Mais pendant quelques mois le livre resta dans un coin, car d’autres soucis, d’autres passions peuplaient ma vie. Jusqu’à ce qu’une crise de lumbago sans précédent décide de venir déstabiliser cette situation. Comme à l’époque aucun anti-inflammatoire vraiment efficace n’existait encore pour mon problème, j’ai alors fait la tournée des spécialistes. Le dernier que j’aie visité (malgré mon scepticisme) était un acupuncteur: les résultats étaient spectaculaires, mais n’avaient pas plus d’une semaine d’effet. Désespéré, je me tournais alors vers ce livre, vers cette mystérieuse hypothèse de l’instinct alimentaire qui m’avait tellement séduit, mais uniquement sur un plan théorique. J’ai dévoré le livre en une seule nuit. Le lendemain, j’ai appelé le numéro que l’on m’avait donné avec le livre: un week-end d’introduction à l’alimentation crue commençait quelques jours après, tout près de chez moi, les inscriptions étaient closes, mais ils m’acceptèrent encore in extremis.

L’ambiance était fantastique. De tous les cotés fusaient des témoignages de guérison tous plus étonnants les uns que les autres. Les conférences étaient passionnantes. Et les repas me donnaient l’occasion de découvrir, par la pratique, les mécanismes de l’arrêt alimentaire, ainsi que le goût (merveilleux pour moi) du rumsteck de bœuf. J’étais tellement pris par l’ambiance, que j’avais presque oublié de constater, que dès le premier jour, mon lumbago disparaissait. Et l’année suivante, à l’arrivée du printemps, là aussi j’avais presque oublié que j’avais été auparavant, un grand allergique (au pollen surtout, pendant presque toute l’année). Seul un pollen apparaissant fin avril faisait de la résistance.

Ce week-end d’introduction m’a donné l’occasion de faire connaissance avec l’orateur. Fasciné par son discours et ses idées et rapidement conforté par l’expérience, je ne me laissais néanmoins pas envahir par l’admiration, j’étais seulement enthousiaste, ce qui m’a permis de noter certaines anomalies dans son raisonnement.

  • Il nous apprenait que le dépassement de l’arrêt avec l’aliment lumineux pendant deux trois jours pouvait stimuler un démarrage de guérison qui tarderait à se faire. Il l’expliquait par l’existence de seuils dont il ne pouvait pas expliquer l’utilité, ce qui en fait n’explique rien du tout.
  • Il faisait l’hypothèse (dans le cadre du choix de l’aliment) d’un dysfonctionnement de l’odorat, tout en s’étonnant du fait que le fonctionnement du goût n’ait pas été impacté par le passé culinaire. Pour moi à l’époque, cette différence sonnait déjà faux.
  • Il expliquait notre survivance au cuit en affirmant que le désordre du cuit pouvait aussi de temps en temps fonctionner par hasard correctement. D’un point de vue évolutionniste (et même du simple bon sens), cela me semble totalement aberrant.

Ces faiblesses de raisonnement ne m’ont pas déstabilisé ou radicalisé (je vois sur internet des fous-furieux anti-cru qui baignent en plein dans le pathologique pathétique). Je n’étais pas venu chercher un gourou, mais des idées, et toutes ses autres idées me convenaient (en tout cas à l’époque) et ça suffisait pour me satisfaire.

J’ai ensuite pratiqué sans exception, comme l’orateur l’avait conseillé. Mais je faisais parfois des excès, constatant ainsi que la boulimie pouvait exister aussi avec l’alimentation crue (en tout cas pour des humains). Mais au bout de 20 mois, la tentation pour le cuit revenait et une invitation à diner de la part de mon employeur fut le prétexte hypocrite que je saisis pour flancher. Les kebabs firent le reste et je suis tombé dans un « puits sans fond ». Mais, dans mon esprit je plaidais coupable. Pour « sauver l’honneur » en quelque sorte, je pris rapidement la ferme résolution de recourir de nouveau à l’alimentation crue si jamais un problème de santé grave devait survenir.

Ma résolution fut mise à l’épreuve lorsque le 14 septembre 2007 à 10h00, l’urologue m’annonçait un début de cancer de la prostate (9mm). Ma décision fut prise en moins de 5 secondes. Et depuis, je pratique à nouveau cette alimentation crue, sans exceptions. J’avais deux peurs: ne pas résister aux tentations lors du démarrage et ne pas tenir sur la durée. Mais curieusement, tout s’est déroulé avec une assez grande facilité, grâce notamment aux encouragements de mes amis « cuits ». Depuis, mon cancer (asymptomatique) ne bouge pas, ce qui ne signifie rien (je le concède), ni dans un sens ni dans l’autre. Ça me déçoit, mais ne me tracasse pas. J’espère un jour trouver ce qui va le faire disparaître, et à ce moment-là je suis sûr que j’aurai beaucoup appris sur un plan théorique. Ou alors je mourrai avec, et alors tant pis pour moi: la mort ne me fait pas peur, elle viendra bien un jour.

Oui, car la théorie me passionne bien plus que la pratique. J’ai toujours considéré (au risque peut-être de choquer certains) que la pratique n’est que la surface des choses et que la théorie est la véritable intimité de la nature, sa véritable beauté. Pendant mes 23 ans de cuit entre mes deux périodes crues j’ai beaucoup réfléchi sur le fonctionnement de l’instinct alimentaire, mais je n’ai pas trouvé grand chose, sinon de nouvelles questions, de nouvelles énigmes. Mais un événement se produisit début 2008, qui allait tout changer: je vis à la télé un ours grizzly manger paisiblement du miel, puis tout d’un coup se faire attaquer par les abeilles. Je me suis tout de suite dit: « ce que je viens de voir là a une importance considérable, c’est bourré d’informations ». J’ai repassé la séquence au moins dix fois, fasciné.

Comment était-il possible, en effet:

  • que d’un coté l’ours soit adapté à son alimentation et donc que son organisme maîtrise parfaitement l’arrêt alimentaire;
  • et que, de l’autre coté, ce soient les abeilles qui semblent maîtriser l’arrêt alimentaire de l’ours;
  • et pourquoi les abeilles n’attaquent-elles pas l’ours tout de suite ?

Je me suis alors mis à réfléchir comme un dingue pour comprendre comment ce phénomène était possible, car j’avais la certitude absolue qu’au bout il y avait obligatoirement une réponse, une belle réponse, une merveilleuse réponse. La solution, je pense l’avoir trouvée, mais seulement au bout de deux mois. Mais le plus important est ailleurs: le défi que l’ours m’a lancé. En me convainquant avec force qu’il y avait obligatoirement une réponse à trouver, j’étais formidablement stimulé à réfléchir car j’avais un but: expliquer un phénomène d’une grande netteté. Mais dans mon ardeur à réfléchir, je me suis égaré dans tellement d’hypothèses, que l’une d’entre elles particulièrement, m’a ébloui par sa grande beauté: la relativité des instincts les uns par rapport aux autres. Cette hypothèse n’a que peu de choses à voir avec le cas grizzly/abeilles, mais elle apporte tellement de réponses à tant d’autres questions laissées en suspens qu’elle est une toute nouvelle façon de comprendre non seulement le fonctionnement de l’instinct alimentaire, mais aussi la notion d’instinct en général. Elle ouvre véritablement un tout nouvel univers expliquant le fonctionnement de la vie consciente en général. J’y verrais même une nouvelle science: l’instinctologie, mais Freud a déjà pris le nom.

Mais, en revenant dans le cru, j’ai aussi cherché à revenir dans le mouvement des personnes qui l’animaient et l’avaient fait naître. J’ai aussi tenté de proposer une nouvelle façon de voir les choses, une relance différente du mouvement. Mais j’ai reçu en retour une gifle magistrale, celle de l’intolérance et du dogmatisme.

Je pense sincèrement que le mouvement survivra toujours, car il contient des vérités trop importantes, trop fascinantes pour mourir. Mais pour vraiment vivre, s’épanouir et cesser de végéter comme un moribond, il faut qu’il évolue.

Pour moi la théorie doit devenir le véritable socle du mouvement. Elle doit résolument s’ouvrir aux idées de tout ceux qui aiment réfléchir, car même le plus stupide d’entre nous peut avoir de temps en temps une idée géniale. La théorie doit accepter d’être constamment remise en question.

  • Refusons tout ce qui n’est pas argumenté et notamment le dogme d’un seul homme qui base tout sur l’expérience du plus ancien, car le mécanisme gourou/adeptes et la congélation intellectuelle y est en germe.
  • Refusons également la notion de caste initiés/profanes, qui met à profit une énorme erreur théorique qui voudrait que l’odorat dysfonctionne chez les débutants (moins d’une dizaine d’années de pratique). Car les odorats de tous fonctionnent correctement, mais sous deux modes différents. Sortons de cette théorie de rééducation de l’odorat qui fait d’une pierre deux coups: colmater l’ignorance de son auteur, puis culpabiliser pour mieux embobiner.
  • Acceptons jusqu’au principe même, que des idées théoriques géniales sur l’alimentation crue puissent naître dans la pensée d’une personne qui ne l’aurait jamais pratiquée, mais qui aime à réfléchir sur le sujet. Car, quand nous aurons atteint ce niveau d’intelligence et de tolérance, assurément, nous aurons définitivement gagné.

Auteur : Yves Ehrenbogen

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